Radu et son équipe ont désormais trouvé leur vitesse de croisière. Leurs longs séjours en France les ont habitués
au travail des matériaux occidentaux. Ils font tout, vite et bien : l'électricité, le sanitaire et la structure pour
le Placoplatre avancent en même temps. C'est bien la meilleure façon de travailler. Aucun détail n'est oublié.
L'emplacement des prises m'intrigue : trop haut, 60 cm du sol... J'en parle à Radu qui me répond qu'il les a mises
à cette hauteur parce que je n'étais plus très jeune. Quelle prévenance, je n'y aurais jamais pensé.
Un jour, Radu arrive avec un tuyau en fonte et me dit: "C'est pour la cheminée". Cette histoire de cheminées a
toujours
été un mystère. Dans les deux maisons il n'y en avait tout simplement pas! Un grillage avec un trou rond sur le
plancher dans le grenier indiquait l'emplacement où devait se trouver un poêle, plus bas . L'explication est simple :
autrefois (et peut-être encore maintenant ?), on payait la taxe sur les maisons en fonction des cheminées. Donc,
pas de cheminées ! La fumée s'en allait à travers les tuiles et servait en passant à fumer le jambon, d'où l'état
bizarre de la charpente, toute noire et grasse. Quand nous l'avons inspectée, nous avons constaté qu'elle était en
chêne et, à cause de la fumée, n'était pas atteinte par les bestioles, ce qui est souvent le cas avec de vieilles
charpentes. Elle n'était donc pas à remplacer. Pour la cheminée, Radu a sectionné dans le tuyau la place du
registre (plaque en bas qui sert à ramoner) et l'emplacement pour les tuyaux du futur poêle en haut, puis il a
coulé le tout dans une colonne de béton armé qui sert en même temps de soutien pour poser les boisseaux en brique
qui sortent du toit. Rien de très orthodoxe, mais ça marche.
Entretemps, les chapes sont coulées, le carrelage posé, la terrasse coulée, le plafond qui servira aussi de
plancher, posé, isolé et recouvert de Placoplatre. Les murs extérieurs sont enduits et peints à la peinture
hydrofuge.
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| avant les finitions extérieures... | ...et après | Radu me fait une cheminée à la Roumaine | Radu nous offre une finition impeccable, rien n'est laissé au hasard |
Sept semaines de travail intense, sans jamais une dispute, un conflit... Annick et moi n'aurions jamais cru arriver
à un tel résultat. Bien sûr il reste les finitions intérieures. Mais jamais nous n'avions pensé à une rénovation
aussi lourde. Nous étions arrivés fin juillet et nous étions le 15 septembre.
Malgré tout notre travail, nous avions aussi des obligations en souffrance. Nous avons retardé notre départ deux fois.
Le 15 nous avons encore décidé d'attendre le 17, jour du festival d'Avram Iancu. Nous voulions 2, 3 jours pour
récupérer et assister au festival en ... paix.
Radu et son collègue, avec d'autres, sont partis sur le Delta (750 Km aller, idem pour le retour) pour quatre
jours de pêche. Ils sont fous ces Roumains ! En tous cas, les pêcheurs. Ils ont tous un grain et il y en a pas
mal dans le coin !
Et là, nous arrivons à la troisième partie du chantier, peut-être pas la plus insolite, mais celle dont aucun
occidental n'oserait rêver quand on voit la réputation que l'on fait aux Roumains en Occident. Nous avons laissé
une somme à Radu pour la finition intérieure et quand il est rentré du Delta, il a repris les travaux jusqu'au
moment de partir en France. Et tous les 3 ou 4 jours, il nous a envoyé des photos par le net de ce qui avait été
fait. Ils ont très bien avancé. J'ai été étonné de ce qu'ils avaient réalisé avec l'argent qu'on leur avait laissé.
Cette façon de travailler montre aussi, d'abord toute la confiance que nous avons en Radu et son équipe, mais
aussi que l'Europe est devenue plus petite. En deux ans, le net s'est installé à Brad et pour nos allers-retours
nous pouvons bénéficier d'une liaison aérienne "low cost" à Budapest et bientôt Timisoara, ce qui nous permet
d'être à Bruxelles en un jour à un prix abordable.
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| Pose du carrelage au sol | Carrelage latéral en pose | La double porte fait de l'effet | L'intérieur sera achevé après notre départ |
Pendant tout ce temps je n'ai pu m'empêcher de comparer leur façon de travailler avec ce que je rencontre souvent
dans le cadre de mon travail à Bruxelles (je m'occupe, entre autres, de la gestion d'une trentaine d'habitations).
Je suis donc en contact avec des corps de métiers au quotidien. Je renonce à comparer parce qu'il s'agit de deux
mondes différents. En Occident, nos corps de métiers sont super taylorisés (l'art de couper le travail en petits
morceaux - voir "les temps modernes" de Charlie Chaplin). Pour réussir le coup de la petite maison en Belgique
ou en France, il m'aurait fallu réunir: un ardoisier, un plombier, un
entrepreneur de gros oeuvre, un électricien,
un carreleur, un peintre, et j'en oublie certainement. Réunir les offres de prix m'aurait pris deux mois minimum
(je sais de quoi je parle). Quant aux délais, bonne chance ! Et encore aurait-il fallu convaincre tous ces gens
de s'attaquer à une demi-ruine. On m'aurait dit d'abattre et de refaire du neuf, et avec les prix pratiqués en
Occident. C'est sûr que rattraper ce genre de maison est du luxe. Je me serais donc retrouvé avec une maison en
parpaing avec des ouvertures standard pour pouvoir y placer des châssis et portes standard, etc... pour finir
par avoir une sorte de petite maison style "cage à poules". C'est très simple, la parité est la suivante : en
Occident pour faire une offre, on prend le prix des matériaux qu'on multiplie par trois, ce qui donne en général
le prix final. Sauf circonstances aggravantes, la petite maison en était une. Les travaux à Tebea ont coûté le prix
des matériaux (moins 25 ou 30 % qu'à Bruxelles), et l'équivalent pour la main d'oeuvre. Et avec cela, tous les
gens qui ont travaillé étaient très contents de leur salaire. Un autre plus, une volonté farouche d'arriver à
réaliser ce qui avait été décidé.
Bien souvent les machines électriques ne faisaient pas le poids face à cette carcasse en chêne. Pour pratiquer
les ouvertures ils sont passés à la scie, servie par deux hommes et à la... hache et cognée. Chez nous on dit très
vite: "c'est trop vieux, il faut tout casser...".
Autre plus, leur parcimonie : quand il savait nous faire gagner quelques cents d'euros sur le prix d'un sac de
ciment, Radu ne ratait pas l'occasion.
Je me suis aussi rendu compte qu'à Brad et aux environs, on trouvait tout ce dont nous avions besoin, simplement
il fallait savoir où. Le bois... à dénicher chez un particulier. Tous les magasins de matériaux de construction,
marchands de peinture, quincaillers, etc., mis bout à bout, feraient un magasin de bricolage moyen à Bruxelles.
L'entraide aussi joue un grand rôle. Quand le menuisier est arrivé avec la porte-fenêtre sur le toit de sa voiture,
tout le monde l'a aidé à décharger et à la placer. En Occident, le plus grand plaisir des corps de métier est de se
tirer dans les pattes. Je me souviens de réunions de chantier homériques. Dans ce même cadre d'entraide, il m'est
arrivé d'acheter deux grandes bouteilles de coca cola en paiement d'une remorque de sable. Cela tient à leur passé,
je crois. La mentalité roumaine a des restes du communisme. Cela explique aussi nos incursions à l'hôpital où
n'avons jamais réussi à payer les consultations. Contrairement à chez nous, les urgences n'ont pas de bureau
d'accueil. Pas de carte vital ou sis à montrer. On arrive directement chez le médecin et s'il décide de ne pas
percevoir d'honoraires, il en va ainsi. C'est une explication, mais je n'ai jamais cherché plus loin. Un jour je
demanderai à Radu comment il se fait que cet hôpital soit un véritable moulin à vent. Tous les médecins masculins
sont ses amis parce que tous pêcheurs. Ils ont donc tous un "grain". C'est sûrement l'explication.
L'humour est
omniprésent dans les relations. Je me rappelle George "W". dans notre rue, il attendait, bien après qu'il ait
travaillé chez nous, devant la maison d'amis voisins et nous avons bien rigolé, aucune rancune de sa part. Quand
j'ai compris qu'il attendait une ambulance pour se rendre à Brad (le chauffeur devait être un ami), j'ai ouvert
la portière et j'ai dit: "immédiat psychiatrie". Et tout le monde a rigolé. Leur humour marche souvent à l'injonction
paradoxale qui suppose une relative proximité pour en jouer. En 2004 pendant notre premier séjour, nous nous sommes
souvent dit que nous étions soumis à une véritable thérapie du rire. Ils ont l'art de vous mettre tout de suite à
l'aise.
Autre chose qui mérite d'être soulignée : leur relation à l'alcool. Jamais sur le chantier. Parfois une bière, après
le boulot, un petit verre de tsuica en fin de semaine. Et rien pour le chauffeur. La tolérance zéro sur les routes
est respectée. Il faut dire que pour aller à Brad, on emprunte la nationale où les contrôles sont réguliers. Il est
arrivé que Radu nous reconduise après un resto, parce qu'un bon repas sans leur vin blanc délicieux nous semblait
barbare. Mais tout bien considéré, leur système me semble plus logique. Notre 0,5 % toléré prête souvent à confusion
et mène parfois à des excès dont les conséquences sont incalculables.
Nous tenons d'abord à remercier tous ceux qui nous ont aidés.
Certains nous soupçonnerons de naïveté, de manque d'objectivité.
Je ne le pense pas. Nous avons surtout eu beaucoup de chance. Des "Radu", il n'en court pas à tous les coins de
rue de Brad. Ensuite, nous avons très bien payé Radu et son équipe, d'où un travail de "pro".
Il nous reste d'innombrables anecdotes à raconter.
Des lieux très intéressants à raconter.
Les monastères, le lac à quelques minutes de marche de chez nous, où l'on se croirait sur une autre planète,
le musée Avram Iancu de Baia de Cris, offert par le professeur d'histoire au village où il a enseigné pendant
quarante ans. Le festival, etc... sans oublier les fiestas que nous avons organisées pour remercier tout le monde.
Et surtout, parler de certaines personnes qui nous ont été d'un grand secours pour nous intégrer.
Quand je vois le chemin parcouru en cinq mois de présence effective, je me demande encore si nous n'avons pas rêvé.
Annick et Emile
12/10/2006
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