C'est de nouveau dans un état un peu fébrile, un peu angoissé, nous demandant ce que nous allions retrouver de
tout ce que
nous avions laissé derrière nous que nous arrivons à Tebea. Nous sommes très vite rassurés: les voisins avaient
préparé la maison, enlevé les volets et nous attendaient. Après les grandes accolades et la tsuica incontournable,
ils nous aident à décharger notre très conséquent bagage.
Ce séjour sera très différent des autres. Nous sommes arrivés avec la ferme intention de rendre la petite maison
habitable. Cela suppose de gros travaux : mise en place d'une fosse sceptique, électricité, sanitaires, et surtout
renforcer les fondations, reconstruire un appentis déglingué et le transformer en salle de bain et réserve.
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| George Washington et Emile à la signature du (bof) contrat | Confection des manches pour les pelles.. rien ne les arrête ! | du travail vraiment fait main | Les trois mousquetaires au repas du soir |
Nous ne savions absolument pas qui allait se charger de ces travaux. Nous avions décidé de prendre conseil auprès
de notre voisin, Marine, le seul que nous connaissions assez pour lui faire confiance. Il s'est amené avec un homme
de 5O ans qui terminait un chantier plus bas dans la rue, accompagné d'un jeune qui parlait français. Nous avons
expliqué ce que nous voulions, d'abord les fondations et les murs. Il nous a dit qu'il faudrait quatre hommes,
qu'il pouvait les trouver et qu'il viendrait lundi. Le prix était fixé à la journée, repas compris. Contents qu'après
quatre jours les travaux commenceraient, nous avons donné notre accord. Un peu vite, car j'aurais préféré demander
l'avis à d'autres amis, mais nous avions envie d'avancer.
Il m'avait semblé bizarre qu'ils étaient à pied et disaient "possible" à tout ce que je leur demandais. Le chef
s'appelait George, avec sobriquet W. Bush, j'ai transformé vite fait ce nom horrible en George Washington,
qui me semblait plus civilisé ! C'est ainsi que nous l'avons appelé tout au long du chantier.
Le lundi matin, les trois mousquetaires s'amènent d'un pas décidé avec deux heures de retard qu'ils expliquent par
l'autocar tombé en panne. C'est une maladie chronique des véhicules roumains : il leur faut absolument tomber en
panne. Surtout quand on a le plus besoin d'eux.
Café, un peu de rigolade... Ils se changent... Et c'est alors que les vrais problèmes commencent. Ils demandent :
"où sont les pelles ?" Nous : "mais on n'a pas de pelles"!
Je me rends compte qu'à part une ou deux truelles et plâtresses sorties de leur barda, ils n'ont rien :
pas de
voiture, pas d'échelle, pas de bétonneuse, de pioche, de scie, de marteau, de mètre,
etc., ...RIEN!
Il est vrai que dans chaque maison roumaine il y a des pelles, des échelles, bref, des outils.
Donc, on va acheter des pelles (ils coupent des branches d'arbres pour les manches). Chez le voisin, on trouve une
brouette, des pioches, une échelle. Ailleurs, une scie, etc...
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| Luxe suprême: des coffrages faits main, en vieux sapin, qui chez nous, valent une fortune | George Washington fait sa toilette | le dortoir | Le futur Millénium |
Il fallait commencer par les fondations : la moitié devait être refaite, le reste consolidé. George avait quand
même pensé à faire venir un camion de "balastru" (mélange de cailloux et de sable), du bois pour faire les coffrages
et du ciment.
La première journée, ils vont dégager les fondations existantes pour, ensuite, creuser plus en profondeur, y couler
du béton et ainsi donner une assise plus solide à la maison.
C'est vers 4 ou 5 heures que nous comprenons que nos loustics restent aussi pour la nuit : prendre tous les jours
le bus
juste pour aller dormir, c'est trop compliqué. Annick et moi sommes catastrophés. Même problème que pour les outils
: dans une maison roumaine il y a la grange, des chambres, des lits, des couvertures. Nous n'avons rien de tout ça.
Une phrase m'est venue, lue quelque part à propos des Roumains : "Oui, cela ne marche pas très fort, mais où est le
problème ?". Care-i problema?(ndlr)
Nos gaillards se sont remis à battre la campagne. Deux ont trouvé à se loger chez des gens où ils avaient travaillé
la semaine précédente. Les plus jeunes se sont installés dans une des pièces de la maison dans laquelle ils
travaillaient. Je ne sais où ils ont trouvé les couvertures et la paille... Et voilà le problème réglé. Il n'a pas
fallu une heure.
Entre temps, depuis le premier jour, nous avons assumé l'intendance. Pas une mince affaire d'offrir trois repas par
jour à des Roumains dont nous ne connaissons pas les habitudes culinaires. Ce n'est certainement pas au restaurant
que l'on apprend ce qu'ils mangent au quotidien. Là aussi, nos amis se sont coupés en quatre pour nous aider,
entre autres Felicia, qui cuisinait le soir, parfois jusque dans la nuit, après sa journée de travail.
Cette situation m'a souvent fait penser à la famille de mon beau-frère qui sont maçons et entrepreneurs depuis plus
d'un siècle. Eux aussi ont dû arriver, il y a bien longtemps, sur un chantier, et y passer la semaine.
Nous servons les repas à 10 H, 14 H et 19 H. Une bonne ambiance s'installe et il est très intéressant de prendre nos
repas avec eux. Ces parlottes, forcément lentes, parce que traduites par 2 des 4 ouvriers, nous apportent beaucoup.
Le travail avance. Les fondations ont retrouvé leur dignité. L'appentis est détruit, les fondations coulées dans les
règles de l'art, avec un gros plastique incorporé pour éviter l'humidité ascensionnelle.
En démolissant l'appentis, le W.C. à l'ancienne y est aussi passé. Pas de problème: ils en ont reconstruit un autre,
plus
haut sur le terrain, tout aussi barbare. George, qui n'en rate pas une, y a peint en grandes lettres
"Millenium", et
en dessous "menu". Le Millenium est le café-restaurant le plus fréquenté de Brad, lieu social
incontournable si l'on veut s'intégrer à la petite ville.
Nous sommes très occupés : au delà des courses pour les repas, il manque toujours quelque chose : des clous, du fer
à béton, du ciment, un outil, etc... Nous avons aussi beaucoup de décisions à prendre. Les deux maisons sont des
maisons "à inertie" : la terre et le bois stockent la chaleur pendant la journée, il fait donc frais dans la maison,
et le soir la chaleur accumulée se répand et rayonne sainement. C'est le must des écolos en France et en
Belgique.
(Il y a plusieurs systèmes : tapez sur GOOGLE "maisons à inertie", le sujet est à
la mode).
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| Le béton cellulaire: pas vraiment une solution à inertie, mais très supérieure au parpaing | L'ancien revêtement en terre, où l'on peut voir la marque des mains | Ma mine de balastru | Comme au Texas |
Malgré le grand confort qu'offre le système, nous n'avons pas osé construire la future salle de bains-réserve et WC
séparé en bois et terre. Cette technique demande un savoir faire qui a sûrement disparu en Roumanie. Nous ne nous
sommes même pas renseignés, nous avons choisi le béton cellulaire pour cette partie de la maison qui n'est pas un
endroit où nous passerons beaucoup de temps.
Le béton cellulaire, fabriqué depuis plus de cent ans, a aussi un grand pouvoir d'isolation. Ce sont de grands blocs
(nommés BCA, ndlr) de 25 x 50 x 25 cm, très légers, dont la pose est très rapide.
Entre temps, les plus jeunes ont commencé la fosse sceptique. Et là, bonne chance... Cette terre, qui a souvent servi
à construire les maisons, était dure, dense, lourde, collante. Un vrai travail de forçat. C'est par couches de 10 cm
que les hommes la sortent péniblement à l'aide de pelles, de pioches, parfois à la main. Souvent ils doivent la
sectionner en petits carrés. La tranchée menant vers la maison: pareil.
Nous avions espéré poser une fosse sceptique écologique. Mais on n'en trouvait qu'à Timisoara, à 200 Km. Nous avons
donc opté pour une fosse traditionnelle. Mais nous avons vu grand: 9 m3 -d'où un travail considérable. Je me suis
demandé ce qu'il aurait fallu comme pelle mécanique pour arriver à bout de cette terre récalcitrante.
Nous avons eu aussi des orages. Il a fallu vider la fosse avec la pompe qu'heureusement j'avais eu la bonne idée
d'apporter de Bruxelles. Pendant le weekend end où George et sa bande étaient retournés dans leur famille, les côtés
de la fosse, sous le poids de la terre, se sont effondrés et la terre est retournée d'où elle venait, du moins en
partie. Ils auraient pu y penser, mais à leur décharge, je dois dire que ce W-E avait été très pluvieux. Avec leur
bonne
volonté habituelle, ils se changent et recommencent. Même s'ils sont payés à la journée et qu'ils ne subissent aucun
dommage, leur travail est devenu encore plus pénible. A cause de la pluie, c'est devenu une mélasse lourde, collante.
En allant à Brad, nous ne manquons jamais d'inviter Pierre, le Français, à boire un café à la terrasse du Millenium.
Nous lui racontons nos aventures, parlons prix, etc... Il est là depuis deux ans et en sait beaucoup plus que nous
sur les prix et le reste. Il me promet de passer dans l'après-midi avec un ami qui travaille six mois par an en
France.
Et l'après-midi je rencontre Radu, tout un personnage. Ingénieur en mécanique de son état, après le putsch, il s'est
retrouvé du mauvais côté de la barrière et a donc été obligé de "se débrouiller". Il a 50 ans et il en impose. Même
si, par après, je me suis rendu compte qu'il avait un tout petit cœur.
Je dois dire qu'un matin, Annick m'a réveillé en me disant: "Viens vite, ils sont en train de démolir toute
la petite
maison". Et George m'explique alors que la terre qui habillait les murs en bois ne tenait plus que par bribes et qu'il
valait mieux faire tomber le tout. Je m'y attendais un peu, mais le réveil est rude. Je me retrouvais avec une
carcasse en bois, solide certes, mais qu'il fallait rhabiller et isoler (intérieur et extérieur). Et je savais
aussi que Georges était maçon et rien d'autre, ainsi que ses compagnons.
Radu a fait le tour, a discuté avec tout le monde et m'a dit : "Emile, tu es fou, tu paies trop cher, et jamais
ils ne vont faire l'électricité, le sanitaire... Je te propose de venir tous les jours voir comment ils avancent
et leur donner des directives pour une semaine, le temps d'aller pêcher dans le Delta". Et le prix ? "Te tracasse
pas (c'est son expression favorite), jamais personne n'a refusé de me payer". Mais je voulais un prix. Il m'a dit
"Ecoute: une camionnette, une bétonneuse et des outils modernes électriques, je rassemble une équipe et ça te
revient un peu moins que ce que les autres te demandent. Ne leur en veuille pas trop. Avec ce que je leur demanderai,
ils auront fait le travail le plus lourd... Et ce doit être fini de faire venir des camions de balastru (gravier
pour faire le béton) à un prix fou. Je vais m'arranger avec Marin. Il ira à la rivière, de l'autre côté de la
nationale. Ils n'ont qu'à charger son carutso".
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| Et voilà le travail! | Bonne chance, les mecs!!!! | Choix de la pente du nouveau toit | Avant l'effondrement |
D'abord, je ne savais pas qu'il y avait une rivière dans le coin et que le balastru se ramassait à la pelle. Je
me sentais comme le gosse qui ne sait pas d'où vient le lait. En fait, on pourrait dire que nous vivions comme
une patrouille de scouts en camp d'été. Sauf qu'Annick et moi portions trop de casquettes : chefs de patrouille,
intendants, chefs de troupe qui préparent les activités, assistants qui s'occupent des inspections... Tout cela
était bien trop pour nous. Radu nous libérait d'une grande responsabilité: occuper la troupe. C'est lui maintenant
qui décidait le pourquoi et le comment.
Même si nous avons perdu un peu d'argent avec la première équipe, nous avons décidé de continuer avec eux jusqu'au
retour de Radu, et aux mêmes conditions. En sauvegardant la bonne ambiance. En revanche, ils savaient qu'ils ne
finiraient pas le chantier. Mais jamais ils ne nous en ont voulu. George Washington, en faisant son prix, a joué
un banco. Rien à dire, c'était très tentant de doubler un occidental. Mais nous ne sommes pas rancuniers et nos
relations sont restées intactes.
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| Marin et Patrick prennent un bain de soleil | Il ne reste qu'à décharger | Pour le dernier jour avec George, notre voisine, Sanda avait préparé un festin |
Annick et Emile
12/10/2006
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