Annick, la Bretonne. La fibre de l'inconnu, de la nouvelle expérience, est sa raison de vivre...
elle est tombée dans le chaudron quand elle était petite! On pourrait dire: Annick aux Indes, aux
Amériques, en Afrique, dans le désert, etc....
Emile, le Bruxellois de souche. Avide de connaissance, de rencontres, de cultures. Toujours à
l'affût de nouvelles expériences, de nouveaux modes de vie.
C'est presque naturellement, comme si ce moment avait été étouffé depuis longtemps, qu'ils ont
contracté le virus de la Roumanie.
Les voilà à présent, nous racontant les péripéties de cette aventure à Tebea, la patrie
d'Avram Iancu , où le démocrate révolutionnaire a été enterré il y a plus de 130 ans.
Ils ont décidé de rénover les deux petites maisons acquises, en gardant leur style ancien.
Je retrouve un ami perdu de vue de longue date. Et pour cause: il habite à Ploiesti depuis 2O ans et ne
revient que sporadiquement voir ses enfants. Il me parle de la Roumanie, de la période d'avant et après le putsch.
Et il en parle objectivement.
De mon coté, j'ai toujours été passionné par l'Europe centrale, mais aussi par la dualité de deux régimes que tout
opposait et qui n'étaient séparés que par le mur. Depuis bientôt 4O ans, j'y fait des incursions régulières. Le
mur n'était pas aussi imperméable que ça. J'étais à Prague en 69, dans la foulée de Mai 68 où nous avions rencontrés
des Tchèques qui nous avaient invités.
Depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à ces pays. La Roumanie était tellement cadenassée que c'était le seul pays
qui nous était interdit. A part des voyages organisés où l'on ne vous montre que ce que l'on veut. Je revois à
plusieurs reprises mon ami Alain qui, pour des raisons familiales, revient régulièrement en Belgique.
Alain retourne en Roumanie et Annick et moi décidons de l'accompagner. Entre temps, j'avais fait une recherche sur
le net et me suis rendu compte de la diversité de ce pays. Alain est très content d'avoir des compagnons
de voyage et nous sommes très heureux de visiter un pays, accompagné d'un connaisseur parlant le Roumain.
En traversant vite fait l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie, nous logeons dans un hôtel sur la nationale, entre
Oradea et Arad. Ce qui nous entoure est une plaine assez morne et Annick dit: "là-bas, au fond, il y a des montagnes".
Alain réplique qu'il s'agit probablement les monts Apuseni et que ça peut faire 7O km de routes tarabiscotées.
Qu'à cela ne tienne, et quelques heures après, nous étions à Deva, où nous avons logé (très mal).
Le lendemain, comme je le fais partout où je passe, j'achète un journal de petites annonces et regarde le prix des
maisons. Il était bien convenu, entre ma femme et moi, qu'il n'était pas question de ça. C'était un minitrip d'une
semaine, sans plus.
Mais nous avions quand même envie de voir ce qu'on offrait et à quel prix.
Deva, chef lieu du Judet, ne nous intéressait pas et nous avons déménagé dans une pension de famille à Brad
(2O.OOO habitants).
Nous y avons visité quelques maisons, style ancien régime, des blocs carrés, sans charme. C'est alors qu'une dame
nous dit qu'elle aussi avait une maison à vendre.
Elle était située dans une longue rue bordée de fermes, un beau
bout de terrain et une petite ferme à deux corps, en assez bon état, mais surtout, bourrée de charme. Le soir, nous
avons regardé la carte.
Baia, Tebea, une route nationale qui mène à Brad (6km) et à 4O km, Deva, une grande ville
pour la Roumanie. Une nuit de réflexion, un coup de coeur et... vendu!
Je savais en partant en Roumanie qu'acheter une maison en tant que personne physique était compliqué.
J'avais eu vent de cette histoire en arpentant le net et en consultant l'ambassade qui en fait était très peu
renseignée. Apparement, une histoire de fous qui n'est toujours pas réglée, même si le parlement roumain a voté
cette année une loi rectifiant cette anomalie.
(voir archives de Roumanie.com )
mais la loi n'entrera en vigueur
qu'après l'entrée de la Roumanie dans le marché commun. D'après les dires de ma Notaire à Brad, que j'ai vue cet
été, il faudra encore quelques mois avant que cette loi entre en vigueur après l'entrée effective en 2OO7. Voici
comment il faut procéder:
- s'adresser à un notaire sérieux qui connait le problème. A Brad, notre notaire n'a pas du tout été étonnée et
avait les solutions, ce qui était rassurant.
- exiger que l'acte des vendeurs soit controlé et ne soit pas en indivision; si tel est le cas, demander que les
parties concernées signent l'acte ensemble.
- vérifier la clause qui dit que dès que la loi le permet, le terrain change de mains et ce, sans frais
supplémentaires, à part l'acte notarié qui officialise l'opération.
-dès ces formalités accomplies, engager un géomètre, faire mesurer le bien et le faire enregistrer au nom du
nouveau propriétaire.
- aller en temps voulu payer les taxes cadastrales.
- depuis cette année, assurer son bien contre l'incendie (nouvelle loi).
( je viens justement de me taper un expert en sinistres, ici à Bruxelles: qu'est ce qu'ils sont durs à la détente!)
Une autre solution est de créer une petite société qui elle, peut acheter immédiatement le terrain. Mais cela nous
semblait plus compliqué.
Il faut aussi savoir qu'à partir de la signature du compromis de vente, la loi Roumaine prévoit un mois pour
finaliser la vente. En Belgique c'est trois mois, ce qui nous a un peu bousculé .
Nous sommes arrivés à Tebea avec nos bagages, bien décidés d'acheter tout sur place. Une Bretonne et un Bruxellois
à la recherche de matelas, d'un frigo, d'une gazinière et de tout ce qu'il faut pour vivre un mois "à l'occidentale".
Belle aventure, à condition de rester calme. Nous avons mis une semaine pour réunir notre barda. Acheter
un frigo
est toute une affaire. Il nous a fallu signer d'inombrables papiers et pour le transport, c'est encore plus compliqué.
Même pour des étagères, il nous a fallu signer de nombreux papiers, comme si on allait attaquer le musée de l'or
(le plus grand d'Europe qui se trouve au bout de la rue).
Les anciens propriétaires, flanqués d'un interprète, nous ont beaucoup aidés. Mais il faut bien le reconnaitre: les
Roumains n'ont pas l'esprit commerçant! Quand ils n'avaient pas envie, ils entamaient une parlotte, voulaient savoir
d'où on venait et ce qu'on faisait là. La parlotte est leur sport favori, mais nous avions surtout envie de dormir
"à la maison".
Après la première nuit, au réveil, une petite dame nous attendait au milieu du terrain avec un bouquet de fleurs,
sa façon discrète de nous souhaiter la bienvenue. Tellement touchant, nous en avions les larmes aux yeux. Elle était
menue, menue, nous sommes allés vers elle, nous ne savions que dire et n'avions d'ailleurs pas les moyens de
communiquer, c'est avec des gestes que nous l'avons invitée à prendre le café. On l'appelle Tissa.
Depuis, elle ne manque jamais de nous apporter de fines pâtisseries à la pâte légère et croustillante, des légumes,
des oeufs, du lait...
Avec nos voisins de l'autre côté (gauche), c'était plus facile. Leur fille en vacances,
étudiante à Timisoara, parlait couramment l'anglais. Beaucoup plus jeunes que Tissa, c'est avec eux que nous avons
appris les premières règles de vie dans une campagne roumaine. D'abord, pas de questions d'argent entre voisins
proches. Cette règle a toujours cours aujourd'hui. Pour entrer avec la voiture sur le terrain, il nous fallait
remblayer. Nous
en avons parlé à Marine, notre voisin de droite, et le lendemain, il s'est amené avec son caruto (charette avec des
chevaux) et de la terre qu'il avait été chercher je ne sais où. -"Combien je te dois?" Il m'a plutôt invité à
prendre
le café chez lui en rigolant. Cet arrangement dure encore. Il entretient le terrain: il reçoit l'herbe.
Il n'a pas de
voiture: nous le conduisons où il désire. Quand je trouve qu'il exagère, je lui fais cadeau d'une nouvelle brouette,
ou d'une
meuleuse. Je souhaite que cet arrangement continue. Personne ne se sent lésé, et nous avons, aussi bien eux que nous,
le sentiment quelqu'un sera toujours là en cas de besoin.
Je serais tenté de comparer ce mode de vie à un habitat groupé. Un
mouvement qui, en Belgique et en France, existe depuis plus de trente ans. Chacun chez soi, mais on est solidaires
et on vise un mode de vie convivial. La seule différence, c'est qu'en Occident, ce mode de vie fonctionne avec des
gens qui se sont choisis. Là, nous avions à nous intégrer. Annick et moi avons vécu de nombreuses années en habitat
groupé ou assimilé, je pense que cela nous a aidés.
Le terrain fait 28 ares, avec une rue asphaltée en bas et un chemin de terre qui donne accès au terrain vers le
haut. Les petites maisons font environ IOO m2, combles compris, sans les terrasses. Les maisons sont en bois de
8 à 9 cm, du chêne dur comme de l'os, assemblé à l'ancienne, et recouvert de terre à l'intérieur et à l'extérieur.
L'une a été construite en I914, l'autre, en bien meilleur état, en I927. C'est ce que j'appelle "la maison du
Dimanche".

C'est encore maintenant l'usage. La petite maison sert à tout, l'autre est plutôt d'apparat. Nous avons fait peindre les maisons en blanc, aussitôt notre installation terminée. La grisaille du ciment était par trop déprimante, entourés de cette belle nature. Nous avons aussi fait décaper les belles boiseries faites main, les portes et la barrière de la terrasse.
Baia de Cris est le centre
administratif d'une entité de plusieurs communes très étendues.
Brad est une ville de 2O.OOO habitants assez étendue aussi. Les centres de ces deux villes sont
très vivants.
Brad est une ville besogneuse, où le commerce règne en maître. Avec son marché permanent, et
ses multiples marchés spécialisés, étalés sur une semaine, elle semble toujours en mouvement, plutôt en
effervescence.
C'est une sensation que, dans nos contrées, nous ne connaissons plus.
Après notre installation, nous nous sommes employés à reconnaitre ces lieux si bigarrés, où la surprise est quasi
permanente. Des moyens de locomotion tout à fait inattendus, beaucoup de marcheurs, chargés de toutes sortes
d'objets. Vraiment la rencontre de l'Occident, des pays slaves, avec un zeste oriental, apportée surtout par les
Rroms.
Les Roumains sont devenus des spécialistes en attroupements. Normal: pendant cinquante ans ils ont marché en file
indienne.Tout cela sans le moindre signe d'énervement et surtout, aucun signe de violence.
Baia, c'est plus subtil, même si elle ne fait que 4OO habitants, et que leur façon de vivre de diffère pas beaucoup
de Tebea, il y a toujours du mouvement, mais dans une harmonie qui déconcerte, parce que c'est le centre
administratif de 9 communes.
Nous nous sommes efforcés d'aller à la rencontre de cette population dans le même esprit. Même si notre véhicule se
remarquait, nous avons fait comme eux, c'est à dire ouverts, calmes, acceptant la parlotte quand elle se présentait.
Le lieu incontournable est le bistro et le resto. Ils sont presque toujours liés. Ou une épicerie et un café.
C'était facile de faire nos courses et de s'asseoir pour prendre un café. Nous nous sommes très vite habitués à
certains endroits. Après deux ou trois visites, nous étions connus, et il y avait toujours quelqu'un qui baraguinait
tantôt le Français, l'Anglais ou l'Allemand.
Beaucoup de personnes de la région sont parties travailler à l'étranger et elles sont très fières de parler une de ces
langues. Il y avait des gens qui parlaient pas mal l'Italien aussi, mais nous n'y comprenions rien. Communiquer n'a
jamais été un problème. Avec la conséquence que nous n'avons pas beaucoup appris de Roumain!!!!!!!!!!
Rencontrer des Roumains n'est pas difficile, ils sont curieux et ouverts et certainement non violents. Nous n'avons
jamais eu l'impression d'être en insécurité. Au contraire, je me sens plus libre là-bas qu'à Bruxelles. Très vite,
nous nous sommes mis à la recherche d'un architecte, d'un entrepreneur, de main d'oeuvre. Quand on disait à nos amis
de Baia qu'on cherchait soit un architecte ou un menuisier, rien de plus facile. On poussait la porte et on nous
accueillait. Ces démarches n'ont pas toujours abouti, mais le fait est là, j'estime qu'il est plus facile,
certainement plus convivial, de restaurer une maison en Roumanie qu'à Bruxelles. Un autre fait et non négligeable,
dès qu'on a des amis, on est protégé. Même s'ils posent parfois des questions qui nous semblent indiscrètes, le
prix à la journée pour un travail, par exemple, c'est à travers eux que nous nous sommes fait une idée assez juste
du marché.
Nous sommes repartis après un mois sur Bruxelles en nous demandant si nous n'avions pas rêvé. Tellement de sensations
en même temps, tellement d'amitié, tellement de dépaysement, une si belle nature.
Nous n'attendions qu'une chose, y retourner le plus vite possible et retrouver ce que nous laissions derrière
nous.
Annick et Emile
12/10/2006
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