bannière Roumanie

Tout dernier changement :

La fin d'un site et le début de 2 autres

Michel Guillaume, le webmaster Pour des raisons impossibles à expliquer ici, je dois reporter à une date indéterminée mon installation définitive en Espagne (Axarquia) Le site "Roumandalousia" qui remplaçait "J'habite en Roumanie" deviendra "Francophones en Roumanie", comme on peut déjà le voir ici dans les titres. Au mois de juillet, j'ai acheté comme prévu le nom de domaine "Francophones en Axarquia" qui deviendra fonctionnel à partir de l'automne.
Dès cet instant, je gérerai donc 2 sites, l'un sur la Roumanie et l'autre, à distance, sur l'Axarquia, avec les amis francophones rencontrés là-bas.
A bientôt sur Francophones en Axarquia ou Francophones en Roumanie

La crise, vue de Tebea

Ça faisait longtemps que j'avais envie de partager mes impressions sur « la crise » . L' envie de ramener les grandes lignes du phénomène au contexte bien particulier de la Roumanie et surtout de Tebea en Transylvanie . Il me semble que ce n'est que maintenant que je dispose des différents éléments nécessaires pour en parler. Commençons par quelques exemples du cout de la vie dans la région.
Je rappelle que je parle de la région du Judet de Hunedoara, classée région défavorisée, à cause de la disparition des mines depuis quelques années. En revanche la région de Transylvanie est connue pour être la plus riche de Roumanie, et garde et de loin le statut de région privilégiée. Tebea et ses environs, région de mines, charbon, or, et autres matières premières a perdu des ressources en travail, bien être, possibilités, mais c'est un phénomène récent. Les résultats de ce travail dangereux sont encore visibles. Des retraites conséquentes, des maisons entretenues, une mentalité d'entrepreneurs, d'entraide, et de dignité. Très fiers de leur passé. N'empêche que l'atterrissage est dur et la nostalgie de l'ancien régime très forte. Quelques prix de denrées de base: un paquet de cigarettes 1,70 €, une bière de 50cl au bistro: 50 cents, un pain d'un kilo: 25 cents. Un litre d'essence sans plomb 1 €, l'électricité est un tiers plus chère qu'en France, parce que la Roumanie ne possède pas de centrale nucléaire.

chez un réparateur de matériel électro Les matériaux de construction coutent un peu moins cher, mais il faut alors rester dans le bas de gamme. Un resto pour deux personnes dans un bon établissement 10/15 €. Salaire minimum brut: à peu prés 120 € par mois. Salaire minimum brut en France et en Belgique 1259 €, le prix d'un paquet de cigarettes 5 €. Pour les Roumains la vie est donc très chère, et vivre en Roumanie pour un occidental n'est pas si avantageux que ça. Puisque le poste "alimentation" des occidentaux s'est réduit énormément ces 30 dernières années. Tout, excepté les produits de base, est aussi cher qu'à l'ouest, sinon plus cher. Mais comment se débrouillent les gens de la région pour s'en sortir si bien?
Ils vivent bien souvent dans de grandes maisons bien entretenues, mais à trois générations. Le chef de famille touche une retraite de la mine de 300 € au moins. Les veuves de la mine sont bien loties aussi. Et, suprême paradoxe, les enfants vont travailler pour 120/140 € et je suis optimiste. Mais à coté de ça, ils ont leur petite exploitation, ce qui leur permet de vivre, presque en autarcie. Les autres, qui n'ont pas de terres, travaillent au noir, ont souvent deux boulots, une basse cour, un grand potager. Bref pour s'en sortir ils travaillent beaucoup, et l'activité minière leur a laissé des structures, des équipements et des maisons très convenables.

devant un supermaché à Brad Mais l'Europe est arrivée et n'a pas fait que du bien. En 2004, quand nous sommes venus pour la première fois, il existait à Brad (20.000 habitants) une banque, la BNR, maintenant il y en a 9. Il y avait de veilles Dacia, un marché et de sympathiques petits magasins, ou on trouvait de tout. Depuis 2005, on a vu des changements incroyables. Le parc automobile renouvelé, les prix immobiliers éclatés, l'équipement ménager renouvelé, etc.....
J'ai vu les effets de la crise apparaître cet été, les pays de l'est ressentent toujours ses effets avec des mois de retard. Mais aussi les journaux généralistes en parlaient peu, même les journaux spécialisés comme « Capital ». Et de ce fait, l'info en français n'était pas plus fournie. Les Roumains sont des latins, ils aiment ce qui est nouveau, et ont donc eu recours au crédit. Ils se sont conduits un peu comme des enfants. Se sont montés la tête, et les banques qui sont à 90% propriété de l'ouest ont joué à fond. La valeur de leur maison a triplé, quadruplé de prix en quelques années. Plus grave, ils ont emprunté en Euros à taux variable, et le Leu, la monnaie nationale, a perdu 25% de sa valeur: bonjour les dégâts.

parking du supermarché Ce scénario classique aux USA et Grande Bretagne a donc eu lieu ici aussi. Sauf que les banques ont une activité de service aux particuliers et que des produits pourris n'ont, à ma connaissance, pas été mis sur le marché; en outre l'état a cautionné l'épargne. Et le chômage, depuis l'été, s'est installé, ce qui a perturbé toute la vie sociale, même s'ils en parlent peu, en tout cas, à nous. Dans la région, nous avons surtout des petites entreprises qui sous traitent pour l'ouest. Textile, meubles, bois et équipement auto. Licenciements secs, travail à tiers temps, chômage. Les petites entreprises paient avec trois mois de retard. On en est là, dans une région où le chômage, il y a un an, n'existait pas encore. Les salaires étaient bas, mais il y avait du travail. Depuis, les chantiers du bâtiment sont arrêtés, rien ne se vend plus. Toutes les couches de la population sont atteintes. Impossible de savoir exactement ce qui se passe à cause du passé communiste de ce pays, qui a encore l'habitude de retenir certaines informations délicates. Ce qui explique aussi comment tant de gens ont cru aux pratiques douteuses des banques. Par ignorance et par manque d'expérience, n'ayant aucune idée à quel point une économie de marché peut être cynique. Le PIB en augmentation depuis des années de 7 à 9% est en net recul. Même Dacia Renault a freiné la production de la Logan si le marché intérieur ne reprenait pas de couleurs. Les banques n'osent pas exiger les échéances de peur de créer un mouvement de panique.

rangement à l'occidentale Le gouvernement a dû appeler le FMI à la rescousse, il y quelques mois. Tout le monde sait que cet organisme n'est pas toujours bien inspiré, même avec DSK à sa tête. Ce qui a eu comme résultat immédiat, une correction de la cote de S&P (la firme de cotation bien connue) vers le bas, donc une confiance moindre des investisseurs, et pour servir la dette publique un pourcentage plus élevé à payer. Le FMI accorde une aide de quelques milliards, avec, comme d'habitude, un nombre effarant de conditions, payées, le plus souvent, par la population. Entre autres, Bucarest a décidé que pour un temps indéterminé, les fonctionnaires n'allaient travailler que 2/3 temps avec une diminution de salaire en proportion.

on coupe le bois pour l'hiver Notre voisine travaille dans un home pour handicapés; évidemment, elle ne travaille pas moins, mais son salaire a été diminué. Quelques mois plus tôt, le gouvernement avait décidé que les salaires du corps enseignant allaient être augmentés de 50%, décision du Président qui entrait en période électorale. Le premier ministre a dit "niet", pas de sous. Le statut du président est hybride, mal défini, il joue un peu à la Sarkozy, et le premier ministre un peu à la Poutine. Du n'importe quoi. Ce qui donne des disputes sans fin, et bloque le processus d'intégration à l'UE, qui est loin d'être terminé. Il est d'ailleurs évident que la RO n'était pas prête, ce sont les lobbys des banques et des multinationales qui ont emporté la décision à BXL. Un autre aspect, qui explique peut être tout le reste, complique et appauvrit la population: la corruption.

rangement à l'occidentale On dit de Marx qu'il avait tout prévu, sauf que l'homme est corruptible. Un adage, qui donne à réfléchir. Un soir de cette semaine, j'ai regardé une émission sur la corruption dans les pays de l'UE. On y parlait bien sur de la RO. et de ses soins de santé. C'est bien simple, tout se paye dans les hôpitaux. Si on n'a pas d'argent, on n'est pas soigné. La chaine hospitalière est pourrie du début à la fin, jusqu'au personnel d'entretien. Une amie qui a accouché récemment nous a dit que ça lui avait couté 500€. La sage femme, le pédiatre, les infirmières, tout le monde avait besoin d'un petit sou. Dans le reportage, un vieil homme disait: "oui, faut payer pour être bien soigné, mais tout marche comme ça en RO, et depuis longtemps". Le problème, c'est que les plus faibles n'ont pas l'occasion de jouer à ce petit jeu, ils ne peuvent que payer pour subsister. C'est vrai que c'est une habitude bien ancrée; nous aussi on est régulièrement taxés. Le matin, on va demander au maire un camion de gravier: "pas possible, trop d'eau dans la rivière". En sortant, mon ami va voir un employé communal, qui dit: "ce soir il sera là", et le prix est connu de tous. Et c'est comme ça pour tout. Ils connaissent ce jeu par cœur, la pratiquent avec une époustouflante candeur, parce que, du temps du communisme, tout marchait comme ça. Pendant les travaux à la maison, nous avons été victimes plus d'une fois de ce genre d'agissement. Je dois être honnête, parfois, nous en avons profité. D'autres nous ont carrément roulés dans la farine! Pas grave, je considère que c'est notre dîme à payer pour habiter ce merveilleux pays et bénéficier de sa culture si différente de la nôtre. Avec des salaires si bas, il est normal de se faire de petits "à cotés".

quartier de Brad Ce qui est extraordinaire c'est que malgré toutes ces contraintes, qui frisent en ce moment une certaine gêne financière dans certains foyers, ils restent optimistes, accueillants, de bonne humeur. Plusieurs choses expliquent cela. (Je rappelle encore que je parle de Tebea et de ses environs, aucune idée de ce qui se passe dans les villes). Ils ont tous un toit, la relation à la famille est très forte, l'entraide existe vraiment et l'église joue un grand rôle. Leur tête n'est pas polluée par les effets néfastes du consumérisme à tout crin. Même s'ils se saignent pour payer le crédit d'une nouvelle voiture, ils ne l'utilisent qu'en cas de besoin. Ils ne jettent rien. Ici tout se répare, se récupère, s'échange. Ils ont l'habitude des coups durs; ça ne les empêche pas de vivre, de continuer à mener une vie sociale décente. Et puis, leur profonde relation à la terre leur assurera toujours le minimum vital, quoi qu'il arrive. Ils n'ont peur de rien, parce qu'ils se savent inventifs, débrouillards, et savent qu'ils peuvent compter sur les autres.
L'angoisse de la solitude, du plus rien, du vide, n'existe pas chez eux. Les jeunes s'occupent des vieux, les enfants sont rois même s'ils doivent donner le coup de main et faire 5 km pour aller en classe. Je me dis souvent: "Ils ont bien de la chance!" Le fait que nous soyons si bien acceptés dans le village, qu'ils acceptent notre façon de vivre, montre qu'ils sont bien dans leur peau.
La pauvreté comme nous la connaissons en Occident, qui mène vers la solitude, la marge, la violence n'existe pas; à la limite, elle est impossible. Parce qu'il y a les autres, leur regard indulgent, le regard tout court qui fait tant de bien. Certaines familles du village, les moins riches, les moins chanceuses, n'auraient aucune chance de rester dignes en Occident. Autre considération, plus générale. Et si l'Inde, la Chine, le sud-est asiatique, si tous les pays émergents se mettaient à vivre en occidentaux purs et durs, nous irions dans le mur, sans aucun doute. Il y a un juste milieu à trouver, pour que tout le monde ait droit à une vie décente. Depuis que je vis ici, je me rends compte que la solution n'est pas "le toujours plus" préconisé par la mondialisation. Il y a moyen d'être heureux, d'être digne, d'être serein avec beaucoup moins qu'en Occident, mais ça suppose une culture, un savoir faire et du travail.

petit bar à Brad Entre temps beaucoup d'évènements sont venus s'ajouter à mes réflexions sur le sujet. Il y a eu la grand messe de Copenhague sur le climat, les élections présidentielles, l'anniversaire de la révolution en Roumanie mais aussi la chute du mur de Berlin. La disparition du bloc communiste qui a permis la mondialisation, la pensée unique de prendre son grand envol. La belle affaire, plus de contre pouvoir, le monde est à nous. Que de pays à conquérir, que d'hommes à manipuler, à soumettre aux lois cyniques de l'économie du marché. Si pour la chute du mur on a festoyé en grande pompe, l'anniversaire de la révolution en Roumanie est passée inaperçue, le pays vît encore cet évènement sous une chape de plomb, presque comme un non événement. D'après mes recherches sur le net, qui est avare en informations sur le sujet, on pourrait aller jusqu'à imaginer un coup d'état. Tout simplement. Ce qui expliquerait les années perdues par le nouveau pouvoir qui a commencé par régler ses comptes plutôt que de réorganiser le pays. Et ces contentieux pourris interfèrent encore actuellement dans la vie politique. Il suffit de penser aux dernières élections présidentielles pour s'en rendre compte.
Ici, à Tebea, la politique intéresse peu. Ils savent que l'année, ou les années qui viennent, seront comme celles qui ont précédé. Une suite de petites et de grandes crises, qui, au final, n'a en rien amélioré leur quotidien. Depuis le putsch (comme y disent) leur salaire a été multiplié par 2950 plus ou moins et les prix par 3850. Statistiques datant de 2006. Pour les mois qui viennent, les denrées de base ont ou vont augmenter de 25 pour cent. Et le FMI demande encore des restrictions. Le nouveau gouvernement de Basescu bat déjà de l'aile, etc., etc.,... Pas la peine de continuer une liste qui ne peut être qu'exhaustive. La vie au village continue, c'est l'hiver, la période la plus dure de l'année. On parle des hausses de prix; les gens qui n'ont pas de travail se plaignent que la région ne fait rien. Les fonctionnaires sont mis à la diète et sont malheureusement trop nombreux. On recommence à acheter les cigarettes à la pièce, ainsi que les médicaments. Mais ils restent solidaires, font face, continuent à rigoler, à blaguer. Cela fera bientôt trois ans, que nous sommes ici définitivement et tous les jours, ils m'étonnent encore.
Nous ne regrettons rien. Nous sommes de mieux en mieux acceptés, nous faisons le taxi quand c'est nécessaire, nous essayons de leur rendre avec nos petits moyens, tout ce qu'ils nous donnent. Je, nous les admirons. Leur force de continuer, de vivre ensemble en harmonie, où le plus faible sait qu'il vit dans une communauté qui ne le laissera pas tomber. Quel confort au fond. Ils utilisent une énergie qui, à l'Ouest, est perdue. Le sens de la famille, l'amitié, la tolérance, l'entraide, le respect. Pour terminer, je souhaite à la Roumanie de se sortir très vite de ce mauvais pas et je remercie les habitants de Tebea pour toute l'amitié qu'ils nous témoignent tous les jours, et de préserver leur culture qui leur donne le courage et le droit de rester debout.

Emile et Annick
22 novembre 2008
16 novembre 2009
27 janvier 2010

Recherche personnalisée


retour en haut