Ça faisait longtemps que j'avais envie de partager mes impressions sur « la crise » . L' envie de ramener les grandes lignes du phénomène au contexte bien particulier de la Roumanie
et surtout de Tebea en Transylvanie . Il me semble que ce n'est que maintenant que je dispose des différents éléments nécessaires pour en parler. Commençons par quelques exemples du
cout de la vie dans la région.
Je rappelle que je parle de la région du Judet de Hunedoara, classée région défavorisée, à cause de la disparition des mines depuis quelques années.
En revanche la région de Transylvanie est connue pour être la plus riche de Roumanie, et garde et de loin le statut de région privilégiée. Tebea et ses environs, région de mines,
charbon, or, et autres matières premières a perdu des ressources en travail, bien être, possibilités, mais c'est un phénomène récent. Les résultats de ce travail dangereux sont
encore visibles. Des retraites conséquentes, des maisons entretenues, une mentalité d'entrepreneurs, d'entraide, et de dignité. Très fiers de leur passé. N'empêche que l'atterrissage
est dur et la nostalgie de l'ancien régime très forte. Quelques prix de denrées de base: un paquet de cigarettes 1,70 €, une bière de 50cl au bistro: 50 cents, un pain d'un kilo: 25
cents. Un litre d'essence sans plomb 1 €, l'électricité est un tiers plus chère qu'en France, parce que la Roumanie ne possède pas de centrale nucléaire.
Les matériaux de
construction coutent un peu moins cher, mais il faut alors rester dans le bas de gamme. Un resto pour deux personnes dans un bon établissement 10/15 €. Salaire minimum brut: à
peu prés 120 € par mois. Salaire minimum brut en France et en Belgique 1259 €, le prix d'un paquet de cigarettes 5 €. Pour les Roumains la vie est donc très chère, et vivre en
Roumanie pour un occidental n'est pas si avantageux que ça. Puisque le poste "alimentation" des occidentaux s'est réduit énormément ces 30 dernières années. Tout, excepté les
produits de base, est aussi cher qu'à l'ouest, sinon plus cher. Mais comment se débrouillent les gens de la région pour s'en sortir si bien?
Ils vivent bien souvent dans de
grandes maisons bien entretenues, mais à trois générations. Le chef de famille touche une retraite de la mine de 300 € au moins. Les veuves de la mine sont bien loties aussi.
Et, suprême paradoxe, les enfants vont travailler pour 120/140 € et je suis optimiste. Mais à coté de ça, ils ont leur petite exploitation, ce qui leur permet de vivre,
presque en autarcie. Les autres, qui n'ont pas de terres, travaillent au noir, ont souvent deux boulots, une basse cour, un grand potager. Bref pour s'en sortir ils travaillent
beaucoup, et l'activité minière leur a laissé des structures, des équipements et des maisons très convenables.
Mais l'Europe est arrivée et n'a pas fait que du bien. En 2004,
quand nous sommes venus pour la première fois, il existait à Brad (20.000 habitants) une banque, la BNR, maintenant il y en a 9. Il y avait de veilles Dacia, un marché et de
sympathiques petits magasins, ou on trouvait de tout. Depuis 2005, on a vu des changements incroyables. Le parc automobile renouvelé, les prix immobiliers éclatés, l'équipement
ménager renouvelé, etc.....
J'ai vu les effets de la crise apparaître cet été, les pays de l'est ressentent toujours ses effets avec des mois de retard. Mais aussi les journaux généralistes en parlaient peu,
même les journaux spécialisés comme « Capital ». Et de ce fait, l'info en français n'était pas plus fournie. Les Roumains sont des latins, ils aiment ce qui est nouveau, et ont donc
eu recours au crédit. Ils se sont conduits un peu comme des enfants. Se sont montés la tête, et les banques qui sont à 90% propriété de l'ouest ont joué à fond. La valeur de leur
maison a triplé, quadruplé de prix en quelques années. Plus grave, ils ont emprunté en Euros à taux variable, et le Leu, la monnaie nationale, a perdu 25% de sa valeur: bonjour les
dégâts.
Ce scénario classique aux USA et Grande Bretagne a donc eu lieu ici aussi. Sauf que les banques ont une activité de service aux particuliers et que des produits pourris
n'ont, à ma connaissance, pas été mis sur le marché; en outre l'état a cautionné l'épargne. Et le chômage, depuis l'été, s'est installé, ce qui a perturbé toute la vie sociale, même
s'ils en parlent peu, en tout cas, à nous. Dans la région, nous avons surtout des petites entreprises qui sous traitent pour l'ouest. Textile, meubles, bois et équipement auto.
Licenciements secs, travail à tiers temps, chômage. Les petites entreprises paient avec trois mois de retard. On en est là, dans une région où le chômage, il y a un an, n'existait
pas encore. Les salaires étaient bas, mais il y avait du travail. Depuis, les chantiers du bâtiment sont arrêtés, rien ne se vend plus. Toutes les couches de la population sont
atteintes. Impossible de savoir exactement ce qui se passe à cause du passé communiste de ce pays, qui a encore l'habitude de retenir certaines informations délicates. Ce qui explique aussi
comment tant de gens ont cru aux pratiques douteuses des banques. Par ignorance et par manque d'expérience, n'ayant aucune idée à quel point une économie de marché peut être cynique.
Le PIB en augmentation depuis des années de 7 à 9% est en net recul. Même Dacia Renault a freiné la production de la Logan si le marché intérieur ne reprenait pas de couleurs.
Les banques n'osent pas exiger les échéances de peur de créer un mouvement de panique.
Le gouvernement a dû appeler le FMI à la rescousse, il y quelques mois. Tout le monde sait que cet organisme n'est pas toujours bien inspiré, même avec DSK à sa tête.
Ce qui a eu comme résultat immédiat, une correction de la cote de S&P (la firme de cotation bien connue) vers le bas, donc une confiance moindre des investisseurs, et
pour servir la dette publique un pourcentage plus élevé à payer. Le FMI accorde une aide de quelques milliards, avec, comme d'habitude, un nombre effarant de conditions,
payées, le plus souvent, par la population. Entre autres, Bucarest a décidé que pour un temps indéterminé, les
fonctionnaires n'allaient travailler que 2/3 temps avec une
diminution de salaire en proportion.
Notre voisine travaille dans un home pour handicapés; évidemment, elle ne travaille pas moins, mais son salaire a été diminué.
Quelques mois plus tôt, le gouvernement avait décidé que les salaires du corps enseignant allaient être augmentés de 50%, décision du Président qui entrait en période
électorale. Le premier ministre a dit "niet", pas de sous. Le statut du président est hybride, mal défini, il joue un peu à la
Sarkozy, et le premier ministre un peu à la
Poutine. Du n'importe quoi. Ce qui donne des disputes sans fin, et bloque le processus d'intégration à l'UE, qui est loin d'être terminé. Il est d'ailleurs évident
que la RO n'était pas prête, ce sont les lobbys des banques et des multinationales qui ont emporté la décision à BXL. Un autre aspect, qui explique peut être tout
le reste, complique et appauvrit la population: la corruption.
On dit de Marx qu'il avait tout prévu, sauf que l'homme est corruptible. Un adage, qui donne à réfléchir.
Un soir de cette semaine, j'ai regardé une émission sur la corruption dans les pays de l'UE. On y parlait bien sur de la RO. et de ses soins de santé. C'est bien simple,
tout se paye dans les hôpitaux. Si on n'a pas d'argent, on n'est pas soigné. La chaine hospitalière est pourrie du début à la fin, jusqu'au personnel d'entretien. Une
amie qui a accouché récemment nous a dit que ça lui avait couté 500€. La sage femme, le pédiatre, les infirmières, tout le monde avait besoin d'un petit sou. Dans
le reportage, un vieil homme disait: "oui, faut payer pour être bien soigné, mais tout marche comme ça en RO, et depuis longtemps". Le problème, c'est que les plus
faibles n'ont pas l'occasion de jouer à ce petit jeu, ils ne peuvent que payer pour subsister. C'est vrai que c'est une habitude bien ancrée; nous aussi on est
régulièrement taxés. Le matin, on va demander au maire un camion de gravier: "pas possible, trop d'eau dans la rivière". En sortant, mon ami va voir un employé communal,
qui dit: "ce soir il sera là", et le prix est connu de tous. Et c'est comme ça pour tout. Ils connaissent ce jeu par cœur, la pratiquent avec une époustouflante candeur,
parce que, du temps du communisme, tout marchait comme ça. Pendant les travaux à la maison, nous avons été victimes plus d'une fois de ce genre d'agissement. Je dois
être honnête, parfois, nous en avons profité. D'autres nous ont carrément roulés dans la farine! Pas grave, je considère que c'est notre dîme à payer pour habiter ce
merveilleux pays et bénéficier de sa culture si différente de la nôtre. Avec des salaires si bas, il est normal de se faire de petits "à cotés".
Ce qui est extraordinaire c'est que malgré toutes ces contraintes, qui frisent en ce moment une certaine gêne financière dans certains foyers, ils restent optimistes,
accueillants, de bonne humeur. Plusieurs choses expliquent cela. (Je rappelle encore que je parle de Tebea et de ses environs, aucune idée de ce qui se passe dans les
villes). Ils ont tous un toit, la relation à la famille est très forte, l'entraide existe vraiment et l'église joue un grand rôle. Leur tête n'est pas polluée par les
effets néfastes du consumérisme à tout crin. Même s'ils se saignent pour payer le crédit d'une nouvelle voiture, ils ne l'utilisent qu'en cas de besoin. Ils ne jettent
rien. Ici tout se répare, se récupère, s'échange. Ils ont l'habitude des coups durs; ça ne les empêche pas de vivre, de continuer à mener une vie sociale décente. Et
puis, leur profonde relation à la terre leur assurera toujours le minimum vital, quoi qu'il arrive. Ils n'ont peur de rien, parce qu'ils se savent inventifs,
débrouillards, et savent qu'ils peuvent compter sur les autres.
L'angoisse de la solitude, du plus rien, du vide, n'existe pas chez eux. Les jeunes s'occupent des vieux,
les enfants sont rois même s'ils doivent donner le coup de main et faire 5 km pour aller en classe. Je me dis souvent: "Ils ont bien de la chance!" Le fait que nous
soyons si bien acceptés dans le village, qu'ils acceptent notre façon de vivre, montre qu'ils sont bien dans leur peau.
La pauvreté comme nous la connaissons en Occident, qui mène vers la solitude, la marge, la violence n'existe pas; à la limite, elle est impossible. Parce qu'il y a les
autres, leur regard indulgent, le regard tout court qui fait tant de bien. Certaines familles du village, les moins riches, les moins chanceuses, n'auraient aucune chance
de rester dignes en Occident. Autre considération, plus générale. Et si l'Inde, la Chine, le sud-est asiatique, si tous les pays émergents se mettaient à vivre en occidentaux
purs et durs, nous irions dans le mur, sans aucun doute. Il y a un juste milieu à trouver, pour que tout le monde ait droit à une vie décente. Depuis que je vis ici,
je me rends compte que la solution n'est pas "le toujours plus" préconisé par la mondialisation. Il y a moyen d'être heureux, d'être digne, d'être serein avec beaucoup
moins qu'en Occident, mais ca suppose une culture, un savoir faire et du travail.
(A suivre)
Emile Bursens
(16/11)
Comme hier, le métro ne va pas circuler aujourd'hui entre 4 et 16h. Hier soir, après ce premier jour de grève générale, les syndicats du métro et les représentants
du ministère des Transports n'ont pas réussi à se mettre d'accord et à désamorcer le conflit de travail.
Après plus de 3 heures de négociations, le ministre des Transports, Radu Berceanu, a déclaré que les prétentions des salariés du métro ne pouvaient pas être satisfaites, étant
donné les contraintes budgétaires. En réplique, les leaders de l'Union des Syndicats Libres du Métro, Ioan Radoi, a dit que le ministre était celui qui maintenait la grève,
l'accusant de pressions faites par le secrétaire d'état Gheorghe Popa, ex-leader syndical des chemins de fer, qui a essayé "d'embrouiller les choses encore plus".
"En conclusion, nous allons continuer la grève demain" a précisé Radoi. Il a ajouté que le syndicat avait proposé de conclure un contrat collectif de travail jusque la fin
de l'année, sur base du budget des revenus de Metrorex en 2009. Le leader syndical a refusé de dire s'il avait été ou non contacté par son chef de parti, Marian Vanghelie,
mais a affirmé que cette discussion ne pouvait pas être politisée.
Le leader du PSD Bucarest, Marian Vanghelie, a nié dans une interview, toute participation des sociaux-démocrates dans cette grève, en disant qu'il avait cherché toute la
journée le leader syndical Ioan Radoi pour lui demander d'arrêter cette grève, mais sans y parvenir.
Le tribunal de Bucarest doit se prononcer aujourd'hui sur la légalité de la grève.
Les employés de Metrorex sont entrés en grève générale mardi, "au finish", demandant une augmentation salariale de 20% et un nouveau contrat collectif de travail, étant donné
que l'ancien contrat expirait le 1 novembre. La grève a mécontenté fortement les voyageurs qui ont pris d'assaut les tramways, trolleybus et taxis, provoquant des embouteillages
monstres dans Bucarest.
(18/11)